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Paul Ardenne : franc tireur

FRANC TIREUR

Fred Mars Landois, plasticien touche-à-tout, recourt pour s’exprimer à tous les médiums possibles et imaginables : photo, installation, ­peinture, sculpture, accrochage en espace public. Créateur d’une Mars Factory, dans le sillage d’Andy Warhol, il fait volontiers réaliser, ­qualité de la production oblige, ses propres œuvres par des spécialistes.
Il garde en contrepartie la haute main sur les contenus, tous signalés par une irrévérence notoire, une difficulté rampante à accepter l’ordre du réel, un point de vue contestataire.
Quelques exemples, en guise de hors-d’œuvre ? Une de ses ­réalisations textuelles proclame, en lettres en relief : La populace en Dolce et ­Gabbanasse, une manière d’insister sur la vulgarité de la mode de masse. Cette autre, présentée sous forme d’enseigne, signale le doute, ­Comment peut-on décemment faire confiance à l’être humain depuis la ­Seconde Guerre mondiale ? Cette autre encore, prenant ­l’apparence d’un tableau, fustige cette fois le devenir de l’art actuel, livré à la ­concupiscence et à la spéculation, On est passé de l’art rupestre à l’art rupin.

NE PAS TIRER À BLANC

Fred Landois, entre son nom et son prénom, a ajouté le mot « Mars ».
« Mars » ? On pensera moins à la célèbre barre chocolatée, en ­l’occurrence, qu’au dieu romain de la guerre. Fred Mars Landois : sa propre identité, rectifiée par lui-même, fait de l’artiste un personnage, une figure saisie par le vertige de la mythologie personnelle. Celle du guerrier ? On le croira volontiers, à juste regarder l’œuvre de ce ­Lyonnais jeune­ ­quarantenaire actif dans le champ artistique depuis la fin de son adolescence.
Un guerrier que Fred Mars Landois ? À sa manière, oui, celle, par son expression artistique, d’un franc tireur. Son Grand nu descendant les poubelles, photographie inspirée de Marcel Duchamp, descend bien, tout comme son illustre prédécesseur cubiste, un escalier. Mais la femme nue en action qu’a choisi de nous montrer Fred Mars Landois nous ­apparaît avec un sac poubelle dans chaque main. On retrouve une même propension au détournement ironique ou caustique dans le polyptique que l’artiste a construit à partir d’une photo ­d’actualité ­tristement ­célèbre du 11 Septembre 2001 montrant un homme ­d’affaires chutant tête la ­première d’une des tours du World Trader ­Center en feu. L’artiste agrandit puis démultiplie l’image initiale par quatre, avec ce résultat, un poster plutôt séduisant jouant de l’effet conjugué de la répétition et des lignes verticales.
Artiste post-situationniste, Fred Mars Landois « détourne » de manière euphorique, dans le sens du négatif, avec cette obsession, ébranler les valeurs, rendre le sérieux suspect. Les jeux de langage, chez lui, sont ­fréquents, avec un goût prononcé pour l’allitération, dans le genre de Raymond Roussel : Babel a fait des tours que des balles pas belles ont démoli un jour, ou pour les formules de tournure intrigante : Mes revenus sont repartis, ou encore Est-ce qu’un homme tronc peut être Français de souche ? Ces jeux de langage, dans certains cas, confinent à l’absurde.
Je te veux pour me confétire en toi, une grande photographie ­retouchée, est un pastiche de la fameuse affiche américaine où l’Oncle Sam, ­tendant vers le spectateur un index autoritaire, exige de ce dernier sa prompte intégration dans l’US Army pour aller combattre en Europe. À cette variante près : c’est l’artiste en personne, grimé en Oncle Sam de foire, qui tend l’index vers le spectateur, sur fond coloré de ­confettis, geste accompagné, en lettres claquantes, de la mention sibylline qui donne son titre à l’œuvre. Si l’on peine à comprendre le sens de cette demande instante, aucun doute en revanche sur la position de l’artiste – le fun, l’irrespect, le mauvais traitement infligé aux icônes.

MAMMIFÈRE ARTY

Fred Mars Landois pratique un art à la fois brut et raffiné, d’un même tenant cultivé et populaire, carburant au premier degré de sens comme au second. Sans anesthésie ni trompe-l’œil, ses créations témoignent d’une relation tendue, toujours perfectible, à la réalité. Jamais loin de la révolte, de la déclaration de guerre, ce sont celles d’un artiste non consensuel, non réconcilié aussi. Selfish Thoughts, installation ­déclinée en trois caissons lumineux disposés linéairement à même le sol, ­présente l’image agrandie de trois objets devenant autant de fétiches attribués chacun à un destinataire par une mention de type dédicace.
For the Others (« Pour les autres »), un billet de banque ; For my mother ­(« Pour ma mère »), un sex toy ; For my Father (« Pour mon père »), un revolver. Bienvenue dans le monde réel, et au diable l’idéalisme.
L’artiste, dans un de ses catalogues, précise ainsi sa position : « J’ai vingt trois ans, je peins des tableaux noirs.
Depuis ce point de départ je réalise des pièces en résonance et en ­résistance. Ce sont généralement des fragments (épisode de vie, colère, etc.) souvent associés à des phrases titres.
Ce sont mes impuissances que je mets en scène.
J’ai à présent trente deux ans, je peins toujours des tableaux noirs...
Indéniablement mon travail est une partie de moi, entre fiction et ­autobiographie. » Et d’ajouter : « Quelque mots qualifiant le champ ­sémantique de mon travail artistique : l’autre, l’origine, le déplacement, la place de l’artiste. L’histoire, la grande comme la petite. »
Affinons, dans la foulée et sous sa conduite, l’identité de l’artiste.
Dans un texte de sa main, l’artiste décline dans son détail le mot « Mars », et en oriente le sens. Un acronyme, en fait : « Mars. Mammifère Animal Respirant en Surface. » L’artiste ? Un « mammifère », un « animal », et qui « respire et surface », de surcroît. Raté pour l’argument de ­l’humanité civilisée dépassant sa propre nature. Raté aussi pour le coït avec les profondeurs. Sûr enfin que le narcissisme, laissé sur la touche, n’est qu’accessoirement invité au baptême. La création artistique selon Fred Mars Landois assume le caractère instinctif propre à l’animalité autant que la superficialité des énoncés. Moins que jamais le grand art mais autre chose – la création comme elle vient, épidermique, malgré tout réparatrice (se « lâcher » fait du bien) quoique sans illusion sur sa propre capacité à changer le monde. Abracadabra, guirlande lumineuse, sonne ici comme un principe d’équivalence entre l’art et la magie. Résultats jamais garantis.

EN UN MONDE VIOLENT

Fred Mars Landois est un artiste à la fois concerné et individualiste.
Si sa vie – rencontres, états d’âme, colères… – vient s’inscrire dans l’œuvre, celle-ci n’en résonne pas moins de multiples tensions ­contemporaines, de dénonciations implicites. Le monde n’est pas parfait, tant s’en faut. De ce déficit de perfection, Fred Mars Landois se fait volontiers le ­prophète. À Sarajevo, l’artiste multiplie dans l’espace urbain, à ­proximité de la rivière qui coupe la capitale bosniaque, des pancartes sur lesquels on peut lire : « Les fleuves traversent les frontières plus facilement que les hommes ». On retrouve des échos amers de cette question, ­devenue problématique entre toutes, de l’entrave à la liberté de circulation, dans cette double page de passeport sur laquelle l’artiste a fait inscrire en lettre d’imprimerie : « De visa en visa vie, même un fleuve est plus libre que moi » La double photographie qui fait l’œuvre intitulée Exils montre un intérieur domestique vide, celui d’un appartement de ­Sarajevo. Sur la première photographie, tout est normal. Sur la seconde, les meubles sont bâchés. La qualité du vide, subitement, n’est plus la même, ­rapportée de surcroît au titre de cette œuvre, connotant une défaillance dans l’ordre de la vie ordinaire. L’on apprend par ailleurs que l’occupant et propriétaire de cet appartement, qui a dû s’exiler à cause de la guerre serbo-bosniaque, en a été dépossédé.
Dans son détail, l’œuvre de Fred Mars Landois abonde en citations de la violence contemporaine. Violence de la solitude, déjà. La ­photographie quelque peu dépressive d’une table de bois posé près de l’estran, à même une plage, s’accompagne de la formule désabusée que voici : ­
« quand je vois ce monde qui va à vau-l’eau, moi j’reste sur la grève et je fais des ronds dans l’eau. » Violence du rapport à autrui, également. Une magnifique robe de mariée, sur un portant, affiche la mention Forget me not, « Ne m’oublie pas ». Quant à la sculpture, sur un mode ­inspiré de l’antique, d’un bras droit levant un poing serré, elle n’évoque que ­formellement, dans nos mémoires, le combat révolutionnaire. Ce ­fragment de corps, surtout, fait l’effet d’une relique, d’une réalité d’un autre temps, dorénavant figée, appartenant à l’Histoire. La violence, encore, s’exprime chez Fred Mars Landois par la récurrente des figures de la vanité, sous la forme du crâne, un crâne que le spectateur, par ­l’artiste, peut être invité à tracer lui-même, au moyen du dessin par points numérotés. Nous vivons bien dans le même monde.
Fred Mars Landois – continuer la guerre par d’autres moyens ? Sans aucun doute. Guerre du corps, guerre des relations que ce corps, celui de l’artiste, entretient avec autrui, avec le monde de l’art, avec le monde tout court. L’œuvre d’art, pour Fred Mars Landois, est comme l’Agent orange des conflits bactériologiques, elle pique les yeux, corrode le paysage, abîme le sentiment rangé des choses que l’on pouvait avoir. Elle nous avertit que si le monde n’est pas fini, on n’en a pas fini aussi avec ses détracteurs. Restent le rêve, l’imaginaire. Mais que peuvent-ils, sérieusement parlant ? « J’aimerais que ma vie soit comme une porte de frigidaire, tu l’ouvres, ça s’éclaire. » Le salut, toujours attendu, toujours improbable.

Paul Ardenne : universitaire (UFR Arts, Amiens), collaborateur, entre autres, des revues Art press et Archistorm, Paul Ardenne est l’auteur de plusieurs ouvrages ayant trait à l’esthétique actuelle : Art, l’âge contemporain (1997), L’Art dans son moment politique (2000), L’Image Corps (2001), Un Art contextuel (2002), Portraiturés (2003).
Autres publications : Extrême - Esthétiques de la limite dépassée (2006), Images-Monde. De l’événement au documentaire (avec Régis Durand, 2007), Art, le présent. La création plastique au tournant du 21ème siècle (2009), Moto, notre amour (2010), Corpopoétiques 1 (2011), Cent artistes du Street Art (2011). Il est également romancier : La Halte, Nouvel Âge, Sans visage, Comment je suis oiseau (2014).