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Hauviette Bethemont : memento mori

“Les vanités” sont des thèmes récurrents dans le travail de Fred Mars Landois. Il s’agit en fait du simple dessin d’un crâne, réduit à quelques points. Une esquisse de chiffres qui invite comme dans un jeu, à relier d’un trait les numéros les uns après les autres afin d’obtenir, et ce, même pour le plus médiocre des dessinateurs, un résultat tout à fait convenable. Cette représentation en devenir, ce squelette du plus commun des dénominateurs humains semble à priori renvoyer avec légèreté à la mort. Et pourtant, cette évocation de jeu d’enfant où intervient sans préavis la grande faucheuse parle mieux que tout autre de la vacuité de la vie et de son aspect éphémère. Son titre “Vanité ta mère” qui peut glisser à tout instant de sens jusqu’à nique ta mère y ajoute une note caustique, délibérément iconoclaste.

Si on lui demande pourquoi ces vanités ? L’artiste répond qu’aujourd’hui, le thème est devenu si banal que tout le monde y va de son petit crâne sur papier ou toile, il propose donc de simplifier en quelque sorte le travail en offrant une grille prête à l’emploi.

Une dérision qui lui sied bien, lui qui justement fait de chacune de ses oeuvres des propositions entre rire et larmes. Le souffle léger de la mort traîne dans l’exposition, jamais dans le pathos mais dans une juste distance que lui offre l’humour. Humour noir bien entendu. Dans la pièce intitulée “The place of the dead rider”, on retrouve le fameux crâne incrusté dans un pare-brise de voiture. Cette fois ci pas d’éclat de vitre façon accident calamiteux mais des trous (rappelant les points du dessin) élégants et aussi propres que s’ils avaient été réalisés par un magnum. Sur la surface lisse et légèrement bombée, ils apparaissent dans ­l’épaisseur de la lumière, fantômes encore d’un scénario que l’on devine catastrophique, car impacté du côté passager de la voiture plus communément appelé « place du mort ».

Dans la même veine, “le Douzième Homme”, pièce réalisée à partir d’un maillot aux rayures noires et blanches, semblant lever les bras au ciel, et qui cache bien des jeux d’interprétations. Pour les connaisseurs, c’est le maillot de foot d’un certain Michel Platini qui autrefois excellait dans ce sport. Alors, Platini, le douzième homme et les bras levés font comme une équation barbare évoquant dans nos mémoires une image arrêtée : celle du stade de Heysel où la pelouse a fini sanglante sous les coups et les corps de supporters. Le douzième homme est pour les spécialistes de foot, le douzième joueur indispensable à l’équipe, c’est-à-dire le supporter, fan de son club et du ballon rond et donc prêt au sacrifice final du spectacle, mais dont on peut considérer que dans cette histoire là, il est aussi le douzième juré (du film d’Heywood Gould) qui renvoie de fait à l’ombre de la justice, immanente ou frileusement humaine.

Fred Mars Landois aime mélanger les sens, les mots en un curieux melting-pot donnant forme à une poésie un rien fracassée. Une touche de désespoir, un mal à la vie, un mal à la mort qui restent habilement esthétique afin d’éviter la vulgarité des grands effrois. Fred Landois aime les chemins de traverse et sa douce violence se débusque au coin de rébus, de jeux de sens. Il sait instaurer suffisamment d’intimité pour ne jamais ployer sous une quelconque brutalité. Le carton d’invitation le dit, son galeriste conduit une Jaguar, ce qui suppose que cet artiste sait choisir sur des critères de raffinement les personnes qui l’entourent.
Un peu d’élégance dans un monde brut, un peu de clichés pour le supporter, comme s’il était nécessaire de le romancer un peu pour le rendre acceptable. Dans l’exposition, Fred Mars Landois a, du reste, tenu à accrocher le portrait du dit galeriste sur un mur (Galerist at home), clin d’oeil au temps passé de l’histoire de l’art où les tableaux rendaient hommage aux collectionneurs et mécènes, dérision de son propre rôle dans cet univers devenu mondain.

Et pour adoucir le tout, il a ajouté juste à côté, en lettres lumineuses, le mot abracadabra, référence à l’enfance, à la naïveté car après tout il y a aussi du plaisir à être tout simplement là. Une note de magie qui fait apparaître et disparaître des princes ­charmants comme des lapins, alors pourquoi pas les artistes ?

Toujours en jeux d’image et rencontre inattendue, ces photographies du village olympique de Sarajevo (Moj Milo), presque dorées et sublimées dans la grande laideur de son architecture. Sarajevo comme une autre référence indispensable qui court depuis longtemps dans le travail de Fred Landois. Une ville que l’artiste aime, une ville détruite à la frontière de l’histoire et de la violence. Un espace urbain border line qui correspond bien à ce voyageur funambule qui parcourt sur un fil des tracés imaginaires, partageant son flegme dérisoire face à la cruauté banalisée de notre quotidien. Timide introspectif, il a trouvé avec les mots matière à donner et faire résonner sa petite musique. Ritournelle sous forme d’haïku, pleine d’ironie et de désespérance maîtrisée « j’aimerais que ma vie soit comme une porte de frigidaire, tu l’ouvres, ça s’éclaire ».
Fred Mars Landois propose sa version de la danse macabre, une étreinte délicate et poétique où le memento mori se ferait chanson dans une boîte à musique.

Exposition Fred MARS Landois : My galerist drives a Jaguar, Galerie Modernart, janvier 2012